La Bièvre à vélo : remonter le fleuve fantôme de Paris

Tu cherches un itinéraire hors des radars ? Ici, pas de quai touristique ni de piste cyclable rutilante. Juste le souvenir d’un fleuve. La Bièvre a disparu de la surface de Paris entre 1910 et 1912, enfouie sous le bitume pour raisons sanitaires. Mais elle coule encore, invisible, sous tes roues. Et si tu suis son tracé fantôme depuis le 13e arrondissement jusqu’à Jouy-en-Josas, tu remontes vingt siècles d’histoire industrielle, artisanale et écologique d’un coup de pédale.
Un fleuve sous la ville
La Bièvre est une rivière de 36 kilomètres qui prend sa source à Guyancourt, dans les Yvelines, et se jetait autrefois dans la Seine à hauteur de l’actuel boulevard de l’Hôpital. Son histoire est celle du travail. Au Moyen Âge, les tanneurs du faubourg Saint-Marcel s’y installent en masse — l’eau légèrement acide de la Bièvre convient parfaitement au traitement des peaux. Puis viennent les teinturiers, les papetiers, les brasseurs. La rivière devient le moteur invisible de la rive gauche artisanale.
Au XIXe siècle, la pollution est telle qu’Haussmann ordonne sa couverture partielle. En 1910, Eugène Poubelle — oui, l’inventeur de la poubelle — finalise son enfouissement complet dans Paris. Il ne reste plus rien en surface. Sauf les rues qui gardent son souvenir : la rue de la Bièvre dans le 5e, les courbes inexpliquées de certains boulevards du 13e.
Le tracé à vélo : du 13e à Jouy-en-Josas (environ 28 km)
L’itinéraire se construit en combinant pistes cyclables existantes, chemins de traverse et petites routes peu fréquentées. Il n’est pas balisé en tant que tel — c’est son charme et sa difficulté.
Point de départ : boulevard de l’Hôpital (Paris 13e)
On commence là où la Bièvre rejoignait la Seine, à l’angle du boulevard de l’Hôpital et de la rue Buffon. Un panneau discret rappelle la confluence disparue. Depuis ici, on remonte vers le sud par la rue Nationale puis la rue de la Reine-Blanche — toponyme délicieux qui rappelle les teinturiers qui blanchirent ici du linge royal.
Premier vestige visible : l’usine des Gobelins. La Manufacture nationale des Gobelins (42, avenue des Gobelins) existe depuis 1662 et utilisait les eaux de la Bièvre pour fixer ses teintures célèbres. La rivière coulait encore dans ses ateliers jusqu’en 1912. En passant devant, imagine le bruit de l’eau, les odeurs d’indigo et de cochenille.
Kremlin-Bicêtre — Arcueil (km 5 à 10)
On quitte Paris par le boulevard Auguste-Blanqui, puis on bifurque vers la vallée de la Bièvre. À Arcueil, surprise : la rivière réapparaît en surface ! Couverte puis découverte par phases, elle a été partiellement renaturée grâce à un programme du Syndicat Mixte du Bassin Versant de la Bièvre. On peut voir couler une eau claire — résultat d’un travail de dépollution qui dure depuis trente ans.
À Arcueil, le pont romain (en réalité un aqueduc médicéen du XVIIe siècle, souvent appelé à tort romain) enjambe la vallée avec ses 37 arches. Vélo posé, cinq minutes d’arrêt s’imposent pour contempler cette structure qui alimentait Paris en eau depuis Rungis.
Cachan — L’Haÿ-les-Roses (km 10 à 16)
Le chemin longe ici la rivière renaturée sur plusieurs kilomètres. La piste cyclable du Val-de-Bièvre suit fidèlement la rive gauche. C’est la section la plus agréable de l’itinéraire : saules pleureurs, berges aménagées pour la promenade, enfants qui jouent dans les zones de gué. La Bièvre a ici retrouvé un semblant de jeunesse.
À L’Haÿ-les-Roses (oui, avec le tréma), une détour de cinq minutes vers le Parc de la Roseraie — collection de 3 200 variétés de roses — vaut largement le détour si tu passes entre mai et juillet.
Massy — Bièvres (km 16 à 22)
La transition vers la grande banlieue sud est ici la plus délicate de l’itinéraire. On quitte les berges aménagées pour des petites routes départementales peu cyclables. Sois vigilant entre Massy et Bièvres : quelques tronçons sur voirie partagée à 50 km/h demandent de la concentration. Prévois de passer sur le trottoir si le trafic est dense (autorisé en agglomération).
Bièvres, petite commune de 5 000 habitants, mérite l’arrêt pour son musée français de la Photographie — collection permanente gratuite, et souvent des expositions temporaires de qualité. La Bièvre y est à nouveau visible, serpentant sous les tilleuls du centre bourg.
Jouy-en-Josas — terminus (km 22 à 28)
Les derniers kilomètres suivent la rivière dans un fond de vallée verdoyant, presque normand. À Jouy-en-Josas, petite commune rendue célèbre par ses toiles de Jouy (étoffes imprimées inventées ici au XVIIIe siècle par Christophe-Philippe Oberkampf), la Bièvre coule encore librement, large et claire. La Maison de la Bièvre, ouverte en saison, propose une exposition permanente sur l’histoire de la rivière et de l’industrie textile locale.
Vestiges visibles depuis le vélo
- Rue de la Bièvre (Paris 5e) : une petite rue pentue qui suit exactement l’ancien lit
- Aqueduc Médicis à Arcueil : monument historique à couper le souffle
- Moulin de la Reine à Bièvres (partiellement visible depuis la route)
- Lavoir de Jouy-en-Josas : bâtiment XVIIIe restauré au bord de l’eau
Conseils pratiques
Revêtements : piste bitumée de Paris à Arcueil, chemins en stabilisé d’Arcueil à Cachan, petites routes de Massy à Jouy. Un VTC ou un gravel est idéal. Un vélo de ville passe mais les sections en graviers sont moins confortables.
Passages délicats : la traversée de Massy (autour de l’avenue de la République) est la seule zone vraiment stressante. Sinon, l’itinéraire reste accessible à des cyclistes débutants ou à des familles.
Retour en RER : la gare de Jouy-en-Josas (ligne C, direction Paris-Austerlitz) est à 500 mètres du terminus. Train toutes les 20 à 30 minutes. Vélos acceptés hors heures de pointe (7h30–9h30 et 16h30–19h30 en semaine).
Durée : compter 3 à 4 heures tranquilles pour l’aller, avec les arrêts. Possible à la journée en partant le matin de Paris et en revenant en RER l’après-midi.
Conclusion : un fleuve à remonter dans le temps
Cet itinéraire ne ressemble à aucun autre. Il ne te promène pas sur un beau boulevard aménagé. Il te demande un peu de curiosité, un peu d’attention au paysage, la capacité à voir ce qui n’existe plus. La Bièvre coule toujours — dans les archives, dans les noms de rues, dans l’eau retrouvée d’Arcueil. Remonter son cours à vélo, c’est reconstituer un puzzle géographique et humain dont chaque pièce se révèle au tournant d’une ruelle.
Et puis quelque part entre deux coups de pédale, tu réalises que Paris ne finit pas à son périphérique. Qu’au-delà des forteresses d’immeubles, il y a ces vallées douces, ces rivières ressuscitées, ces bourgs qui ont gardé le souvenir de l’eau.
— Zoé M.