Il y a six mois, nous avons vendu la voiture familiale. Une Peugeot 308 grise, sept ans de bons et loyaux services, garée en permanence à 200 mètres de notre appartement dans le 11e. Nous l’utilisions deux, peut-être trois fois par semaine. Le reste du temps, elle coûtait : assurance, stationnement, contrôle technique imminent. Ma fille Astrid, 8 ans, ne m’avait jamais vu conduire sans chercher une place pendant vingt minutes.

J’ai grandi à Copenhague. À vélo, évidemment. Installée à Lyon depuis huit ans, puis à Paris depuis deux, j’avais fini par succomber à la logique parisienne : la voiture comme filet de sécurité, comme plan B permanent. Ce que j’ai appris en six mois, c’est que ce filet n’était qu’une illusion confortable.

Jour 1 : La première vraie pluie

Nous avons acheté le vélo cargo — un Riese & Müller Packster 70 — en septembre. Électrique, avec une caisse avant pouvant accueillir deux enfants et leurs sacs. La livraison a eu lieu par beau temps. La première semaine aussi, comme si Paris nous testait en douceur.

Ensuite, un mardi matin de début octobre, le ciel s’est effondré.

Astrid et Théo (6 ans) étaient déjà dans la caisse, en combinaisons imperméables. Moi, capuche vissée sur la tête, je pédalais sur le boulevard Richard-Lenoir en me demandant ce que j’avais fait. Un taxi m’a doublé en éclaboussant ma jambe droite jusqu’à la hanche. Théo a ri. Astrid lui a dit que c’était « comme être dans un sous-marin ». Ils sont arrivés à l’école secs. Moi, non.

Ce jour-là, j’ai compris deux choses : les enfants s’en fichent de la pluie quand ils sont bien équipés, et les adultes ont besoin d’un peu plus de temps pour désapprendre la peur du mauvais temps.

Vélo cargo avec enfants sous la pluie à Paris

Ce qu’on pensait impossible et qu’on fait maintenant

La liste est longue. Je la dresse sans ironie excessive, car nous y croyions vraiment :

Les courses. Nous pensions ne pas pouvoir faire les courses sans voiture. Nous faisons désormais les courses deux fois par semaine à vélo, avec des sacoches latérales de 40 litres. Pour les gros achats — le sac de farine de 25 kg que mon mari commande tous les deux mois pour son pain maison — il y a les livraisons. Le vélo cargo transporte facilement 50 kg de charge utile.

Les week-ends. Nous pensions avoir besoin de la voiture pour « s’évader ». Nous prenons le RER ou le train avec les vélos. En juin dernier (avant la vente de la voiture, donc), nous avions mis 1h45 pour atteindre Versailles en voiture un dimanche matin. En avril, nous y sommes allés en train : 35 minutes, arrivés reposés, vélos pliants dans le couloir.

Les urgences. C’était notre grande peur. Et bien : en six mois, une seule urgence réelle — Théo, angine, fièvre à 39,5°. Nous avons pris un Uber. Temps de trajet : 12 minutes. Coût : 8 euros. La voiture, elle, nous coûtait 280 euros par mois en assurance et stationnement.

Le regard des autres

Voici quelque chose qu’on ne m’avait pas prévenu : arriver à l’école en vélo cargo change la sociologie du portail.

Les premières semaines, j’ai eu droit à la condescendance bienveillante. « Ah, vous faites du vélo cargo ? C’est courageux. » (Traduction : vous êtes soit idéalistes soit masochistes.) Puis la curiosité : « Et ça tient vraiment sur les pavés ? », « Vous n’avez pas peur avec les camions ? ». Enfin, progressivement, quelque chose qui ressemblait à de l’admiration — ou au moins à de la considération.

Deux familles du quartier ont acheté un vélo cargo depuis septembre. Je ne revendique aucun mérite là-dedans : elles avaient déjà réfléchi à la question. Nous avons peut-être simplement rendu l’idée un peu moins abstraite.

La condescendance, en revanche, persiste dans certains contextes. Un beau-frère lors du repas de Noël : « Mais vous faites comment pour partir en vacances ? » Comme tout le monde : en train, en avion, en louant une voiture quand nécessaire. La location ponctuelle coûte bien moins cher que la possession permanente.

Les trajets qu’on a abandonnés

Toute vie sans voiture implique des renoncements. Autant être honnête.

Nous avons abandonné les visites régulières à la belle-famille en grande banlieue sud — à 35 kilomètres, accessible uniquement en voiture sur les derniers 8 kilomètres. Nous y allons désormais quatre fois par an au lieu de dix, en louant une voiture pour le week-end. La relation n’en a pas souffert ; les visites sont peut-être devenues plus intentionnelles.

Nous avons abandonné les sorties dominicales impulsives « on verra où on va ». Ce que nous avons gagné à la place : des sorties mieux planifiées, souvent plus belles. Forêt de Fontainebleau en train. Bases de loisirs accessibles en RER. Paris intra-muros redécouvert quartier par quartier.

Nous avons abandonné, aussi, la facilité de reporter une décision de transport à la dernière minute. Cela demande plus d’organisation. Honnêtement ? Au bout de six mois, je ne la ressens plus comme une contrainte.

Famille à vélo sur les berges de la Seine à Paris

Ce que nos enfants ont gagné

C’est la partie du bilan que je n’avais pas anticipée.

Astrid et Théo passent maintenant environ quarante minutes par jour en plein air, sur le trajet école-maison. Ils voient Paris. Ils voient les marchés, les travaux, les pigeons, les terrasses. Ils entendent la ville. Avant, ils voyaient l’habitacle de la Peugeot et écoutaient la radio.

Théo a appris le nom de six rues du quartier. Astrid sait maintenant que le canal Saint-Martin passe sous la place de la Bastille (information qu’elle a transmise à sa maîtresse avec une fierté non dissimulée).

Ils dorment mieux. C’est subjectif, je sais. Mais le pédiatre que nous avons consulté en janvier nous a confirmé que l’exposition à la lumière naturelle et l’activité physique modérée quotidienne ont un impact documenté sur la qualité du sommeil chez les enfants. Selon une étude publiée par l’ANSES en 2023, la qualité de l’air dans l’habitacle d’une voiture est souvent inférieure à celle mesurée en extérieur, même en milieu urbain.

Ma fille m’a dit un soir : « Maman, j’aime bien quand on va à l’école en vélo parce qu’on se parle. » Dans la voiture, on mettait de la musique.

Le calcul financier au bout de six mois

Donnons-nous les chiffres, parce qu’ils méritent d’être posés clairement.

Coûts de l’ancienne situation (voiture) : - Assurance : 95 €/mois - Stationnement (box loué) : 180 €/mois - Carburant (estimation) : 80 €/mois - Entretien annuel lissé : ~50 €/mois - Total : environ 405 €/mois

Coûts de la nouvelle situation (vélo cargo + transports) : - Remboursement du crédit vélo cargo (Packster 70 neuf : 6 800 €, crédit 36 mois) : 195 €/mois - Entretien vélo (révision annuelle, pneus) : ~15 €/mois - Locations voiture ponctuelles (4 week-ends/an) : ~25 €/mois lissés - Compléments Navigo et transports en commun : 20 €/mois - Total : environ 255 €/mois

Économie mensuelle : 150 €. Sur un an, 1 800 €. Le vélo cargo sera remboursé dans 36 mois. Passé ce cap, l’économie annuelle approchera les 3 600 €.

Ces chiffres ne comptent pas la revente de la voiture (4 200 €, utilisés en partie pour l’apport sur le vélo), ni les frais de stationnement évités lors des déplacements en ville.

À Copenhague, j’ai grandi dans une ville où ce calcul est évident pour tout le monde. À Paris, il reste contre-intuitif pour beaucoup. Peut-être parce qu’on ne pose jamais vraiment les chiffres côte à côte.

Six mois plus tard

Nous ne reviendrons pas en arrière. Ce n’est pas une posture idéologique — enfin, pas seulement. C’est un constat pratique, économique, et familial.

Le vélo cargo n’est pas une solution universelle. Il demande d’habiter une ville suffisamment dense et cyclable, d’avoir un budget initial (même si des aides existent — le bonus vélo cargo de l’État peut atteindre 40 % du prix d’achat plafonné à 3 000 €), et une disposition à réapprendre certains automatismes.

Mais pour une famille parisienne dont les déplacements quotidiens tiennent dans un rayon de 15 kilomètres, la question n’est plus vraiment « est-ce que c’est possible ? ». Elle est : « Pourquoi ne l’avons-nous pas fait plus tôt ? »

Ce matin, il pleuvait encore. Théo a dit qu’il voulait être « capitaine du vélo sous-marin » quand il sera grand. Astrid a levé les yeux au ciel. Moi, j’ai souri sous ma capuche.

— Ingrid S.